SOFIANE PAMART / SCYLLA : Pleine lune

Bon, je ne vais pas vous raconter (trop) ma vie, mais ça reste un blog, hein. Donc Sofiane Pamart, si vous ne le connaissez pas, est un pianiste de ma région, récompensé par une médaille d’or du conservatoire de Lille, et qui à côté de sa culture classique plus ou moins forcée quand on se lance dans la pratique d’un tel instrument, aime le flow et les textes ciselés du hip-hop. Et cette désormais figure du genre (il a notamment collaboré avec Medine, Kery James, Seth Gueko), je peux un peu faire le malin, parce que non seulement j’en ai vu le potentiel avant beaucoup, mais je l’ai vu (et fait, accessoirement) jouer devant un public restreint, et notamment mes enfants, avec son groupe Rapsodie, il y a quelques années. Enfin, bref. En 2018, c’est en solo ou presque qu’on le retrouve. Associé à Scylla, plume du rap du plat pays au style sombre et mélancolique, ils accouchent d’un premier album à quatre mains qui évoque autant un Yann Tiersen, référence imparable du piano moderne, que les dernières sorties slam. Un style à mi-parcours entre deux mondes, qui aura certainement du mal à se frayer un chemin autant dans l’un que dans l’autre. Pourtant les qualités sont là. D’abord le jeu de Sofiane, démonstratif, virtuose, sensible, plaçant « Pleine lune » dans une ambiance old school hip-hop. Et puis, bien sûr, les textes de Scylla, qui ont le bon goût de jeter loin derrière les poncifs du genre, et de présenter l’homme dans son entièreté, avec ses doutes, ses forces, ses faiblesses. La rencontre des deux tient vraiment de la formule instable, du fil d’équilibriste qui menace de rompre à chaque instant. Par moment, on trouve que tel ou tel titre est trop slam / chanson et qu’il gagnerait à se faire plus féroce, ou au contraire que le fond musical est trop soft pour les mots qu’il porte. Mais on est avant tout admiratif d’une telle maîtrise de part et d’autre, et curieux de voir ce qui, le temps aidant, peut naître d’une plus grande connaissance mutuelle.

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Paroles de l’album

Sofiane Pamart / Scylla : Une clope sur la lune

Sofiane Pamart / Scylla : Solitude

Sofiane Pamart / Scylla : Charbon

LACRAPS : Boombap 2.0

« Boombap 2.0 ». Une jolie formule qui, Lacraps l’avoue, n’a pas de signification profonde. Vieilles formules à la diction moderne, pourrait-on dire ? Oui. Lacraps, nordiste d’origine, montpelliérain d’adoption, est venu tard au rap. Trop occupé à survivre. Ce qui ne signifie ni qu’il est plus « street » qu les autres, ni moins d’ailleurs. En fait, le mc s’en fout. Il ne considère pas le rap français comme l’apanage d’une certaine faction sociale, juste comme un organe d’expression et d’éducation. Et à ce titre, il se place à l’écart d’une scène actuelle trop centrée sur le paraître, et préfère descendre en rappel à hauteur d’homme plutôt que de participer à l’escalade vers le sale, quotidien du rap français médiatisé et sclérosé. Alors old school Lacraps ? Il y a de ça. Les prods de Nizi (à qui Mani Deïz a cédé la place) sont sombres et mélancoliques, le flow de Lacraps est serein, les mots détachés : il s’agit bien de se faire comprendre. Et si le mc a choisi de diversifier son empreinte vocale en intégrant plus de chant que par le passé, de l’autotune à dose homéopathique, il reste le même « enfoiré » qu’on avait découvert sur « 42 grammes ». Un mec posé, conscient de sa position de porte-voix, et qui du coup tourne bien ses textes sept fois dans le plumier avant de les coucher sur bande. Un mec qui sait s’entourer aussi, à la prod certes (les titres sont impeccables), mais aux featurings également (quel plaisir par exemple de retrouver Furax sur « La marge »!). Un mec dont on ne peut que conseiller l’écoute à tous, puisqu’il représente le hip-hop évolué, celui qui ne fait pas d’impasse sur le fonds mais n’oublie pas que ce sont les formes qui séduisent au premier abord. Ceci dit, je dois reconnaître que certaines références du bonhomme vont plus parler au trentenaire que je suis qu’aux minots, mais un petit effort et ils découvriront un excellent et trop discret outsider.

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Paroles de l’album

Lacraps : 1000 ratures

Lacraps : Par le bas

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LUCIO BUKOWSKI : Chansons

Décidément, je croise souvent le beatmaker Mani Deiz en ce moment. Et autant il est efficace et posé en solo, autant il est un atout considérable pour ses collaborateurs dans le domaine hip-hop. Cette fois-ci, donc, c’est avec Lucio Bukowski qu’il s’associe le temps de 38 minutes d’un rap français de haute volée. Le spleen développé par les deux hommes s’accorde parfaitement, Lucio déroulant ses textes désabusés et lettrés sur les trip-hop subtil et pointilleux de Mani Deïz. Ce qui n’empêche pas, vous le savez si vous avez déjà croisé la route du lyonnais, les punchlines géniales et une certaine forme d’humour. De chansons, il n’en est pas vraiment question ici. C’est du rap, c’est sur. Mais comment le qualifier ? Conscient ? Pas vraiment. Oh si, des limites de ses congénères, des failles du système, du ridicule nombriliste du rap-game. Littéraire ? Assurément. Mais pas d’une façon pesante et prétentieuse. Lucio boxe avec les mots, les malmène, jongle avec les références, les sert sur un plat d’argent avec la tête rôtie des mc en carton qui pullulent. Dépressif ? Pas du tout. Certes, la noirceur de la plume peut s’apparenter à un Psykick Lyrikah ou au cynisme grinçant d’une Casey. Mais Lucio Bukowski a sa patte, et s’il est possible de trouver des similarités avec des camarades, ce « Chansons » reste unique en son genre et hautement recommandable à ceux qui préfèrent les perles rares aux perles de (sous) culture dans le rap français.

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Lucio Bukowski / Mani Deïz : Eurêka

MEDINE : Storyteller

Depuis ses débuts, le havrais Medine a toujours été très productif. Il n’est donc pas étonnant de le voir revenir si tôt après « Prose élite » avec ce « Storyteller » sous le bras. Il faut dire que Medine, toujours bien entouré et sur le qui-vive, a le vent en poupe ; il sait donc qu’il faut battre le fer tant qu’il est chaud, et a bien l’intention que son nom ne finisse jamais de circuler dans le rap game. Même si de jeu, il n’est pas question ici, jamais ; comme sur les précédents, rien n’est laissé au hasard sur « Storyteller ». Chaque rime et chaque instru sont impeccables. Bien sûr, à force d’écrire des textes, ils finissent par se ressembler. Et à force d’être sérieux, on peut finir par se prendre au sérieux. Ce sont les écueils, inévitables, de ce sixième album, qui n’est donc pas près d’éteindre les polémiques et de noyer les récriminations de ses détracteurs. Ceci dit, il faut aussi reconnaître que pour les autres, ceux qui viennent chercher ici du Médine pur jus, « Storyteller » est encore un sans faute. Les instrus de Proof rivalisent de qualités mélodiques, les textes de Médine de punchlines et d’authenticité. Les featurings de prestige sont là, on a certainement du vous gaver de celui, légendaire, qui unit Médine à Kery James et Youssoupha ; pourtant pour moi c’est un des morceaux les moins intéressants du disque. Je lui préfère 100 fois « Storyteller », « Tellement je t’m », « Venom » ou encore le nouveau « Enfant du destin ». Bref, Médine n’a besoin de personne pour faire son taf et le faire bien. Ce que je redoute, c’est que justement à ce rythme ses coups d’état soient moins des coups d’éclat que des coups de semonce. Mais je serai heureux qu’il me prouve encore le contraire et me rabatte le caquet longtemps !

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Medine : Bataclan

Medine / Kery James / Youssoupha : #PLMV

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EZPZ : In a wacky world

L’electro-swing, on connaît. Le hip-hop, on connaît. L’alliance des deux, on a aussi déjà eu l’occasion de l’expérimenter. Mais sur tout un disque, c’est moins évident. Voici donc EZPZ, quatuor français, de Laval en Mayenne pour être plus précis. Leur crédo ? Un genre à la fois moderne, rétro, très musical, fun et frais. Leurs moyens ? Un dj, un emcee, un clarinettiste, un guitariste / claviériste. Et il faut bien le dire, ça marche plutôt très bien. Le groupe, français donc, a choisi de s’exprimer en anglais, ce qui renforce l’impression d’universalité de l’ensemble. Le flow élastique et énergique posé nonchalamment sur des beats qui fleurent bon un savoir-faire sinon ancestral au moins vintage, les phrases de clarinette, tout le décorum décrit plus haut vient parfaire le tout. Tout ça fait de « In a wacky world » un disque très agréable à découvrir, d’une immédiateté tenace, et probablement l’un des meilleurs dans le domaine electro-swing depuis quelques mois. Sur leur page facebook, ils citent volontiers Chinese Man comme référence, et ça tombe bien ; on pense en effet pas mal à « I’ve got that tune » ici, dans une version plus funky et hip-hop. Mais pour autant, rien n’est copié-collé, et EZPZ a trouvé sa place dans l’interstice certes mince entre les deux genres, et signe un premier album plus qu’honorable. D’autant plus que le combo parvient à peu près à éviter la redondance des thèmes mélodiques d’un titre à l’autre. Est-ce que ça sera toujours le cas pour la suite ? On demande à voir. Mais en attendant, reconnaissons-le, « In a wacky world » installe confortablement EZPZ !

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EZPZ : Easy peasy