KELLY MORAN : Ultraviolet

Certains labels jouissent d’une telle réputation que leurs sorties sont scrutées avec attention par les connaisseurs et fréquemment décortiquées sur la seule base de la confiance que leurs auteurs ont pu susciter. C’est le cas ici ; je ne connais absolument pas le parcours artistique de Kelly Moran. En fouillant sur le net, j’apprends qu’elle est new-yorkaise et qu’elle mélange musique électronique et piano préparé. Ça y est, je suis appâté. Et ce n’est pas l’écoute de ce premier album adoubé qui me décevra. Le piano préparé de Kelly est à la croisée des chemins des sons d’un shamisen (sorte de luth japonais) et de musique mécanique. Autant dire que l’ambiance générale est pour le moins unique. Je n’y entend pas vraiment d’influences jazz, mais on pourrait éventuellement en voir. J’y vois en revanche un goût pour l’entremêlement de mélodies, la musique contemporaine et le déconstructivisme electronica. Pas un album facile, pas une musique qui déchaînera les passions, aura une quelconque chance de passer sur les ondes ou faire naître des vocations. Mais voilà, il est également empli de poésie et de beauté fragile, et transpire la passion et la créativité. Du coup, son côté complexe, répétitif et élitiste passe plutôt bien !

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DEAD CAN DANCE : Dionysus

J’avais hésité puis renoncé à chroniquer « Anastasis » en 2012. Par manque de temps un peu, par manque d’intérêt assez, et enfin par manque de feeling. Parce qu’on n’entre pas dans un album de l’entité australienne comme dans un kebab. Le subtil et ampoulé mélange entre dark wave, musique du monde et univers neo classique tout à fait personnel du groupe en a fait fuir des plus courageux que moi, et déstabilisé bien des pseudos-babas. Il faut sentir la pulsion avant de traverser le voile de brume fantasmagorique entourant chaque album. D’ailleurs, je suis souvent passé à côté, tout comme je n’ai arpenté que la périphérie des terres annexées par Brendan Perry et Lisa Gerrard au sein de leur carrière solo. Mais aujourd’hui, je le sentais bien, j’étais inspiré, prêt à laisser vibrer mon âme au rythme des chants mêlés envoûtants des deux protagonistes principaux et au discours musical universaliste puisant autant dans la musique sacrée que dans les sonorités médiévales ou orientales. Et c’est bien ce que j’ai trouvé ici : 7 chapitres d’un voyage psychédélique vers un ailleurs non défini, aux frontières de notre monde et des prochains. Et comme à l’accoutumée, Lisa et Brendan tiennent merveilleusement bien leur rôle de psychopompes. La teneur générale de « Dionysus », malgré le côté primesautier qu’on aurait pu attendre, est assez sombre. Si ivresse il y a, celle-ci nous plonge plutôt dans un état semi-conscient, une transe méditative. Les voies des dieux anciens sont impénétrables, que voulez-vous… Assez court, ce disque ne s’autorise pas vraiment de bavardages, et si certains éléments sont redondants, ils ne nous dérangent pas le moins du monde, et installent ainsi parfaitement la touche Dead Can Dance. Validé !

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Paroles de l’album

Dead Can Dance : Act II – the mountain

KEYGEN CHURCH : Generate

Apparemment, y’en a qui ont du temps libre. Non content de gérer à lui seul Master Boot Records, l’artiste derrière ce projet très productif nous arrive aujourd’hui avec une nouvelle entité répondant à peu près aux mêmes obsessions : mixer neo classique (ici, le piano mène la danse), chiptune, metal et, surprise, orgue à tuyaux. Ce qui n’est pas une surprise, en revanche, c’est l’excellence du rendu. Drôle de mélange à vrai dire, car sur ce coup-là, les réfractaires à l’un des éléments ne pourront pas faire l’impasse dessus. Surtout les parties de piano, omniprésentes pour le coup, et vraiment prenantes. On pourrait d’ailleurs facilement confondre ce disque avec un récital : écoutez « Baqua irefdi, baqua edgieri, fad ibcalligara », c’est assez parlant. Le point noir, si vraiment je devais en déceler un, serait une relative répétitivité. Mais encore faut-il ne pas être subjugué par la musicalité du musicien mystère pour le regretter… Et ce n’est pas mon cas. Tragique et belle, la musique de Keygen Church ne se pare de synth metal et d’orgue que pour insister sur certains passages. La plupart du temps le piano se suffit à lui-même. Et on ne souffre même pas du manque de chant (ah, je ne vous ai pas dit que le projet est 100 % instrumental ?). Voici donc un premier album bluffant à mettre entre toutes les oreilles à condition que celles-ci soient averties et conciliantes !

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KODY NIELSON : Birthday suite

Quand vous êtes face à un fou, il n’y a pas 36 solutions : soit vous l’évitez comme la peste, soit vous le suivez dans son délire. Pour un génie, c’est à peu près la même chose, d’ailleurs. Alors ne me demandez pas où se situe Kody Nielson. Une chose est sûre, il est quelque part entre les deux. Pour ce premier album, il regroupe douze titres composés chacun pour l’anniversaire d’un de ses proches. Et sort l’album à sa date d’anniversaire. Ça vous paraît saugrenu comme idée ? Vous n’avez encore rien vu. Figurez-vous que ce chenapan a décidé de mettre en symbiose la musique baroque, le moog et la musique électronique. Ok, là, vous pouvez lever les yeux au ciel. Enfin, pas si sûr. Parce que si, sur le papier, ça a l’air bien chtarbé, une fois enregistré… ben ça l’est tout autant. Chtarbé oui, mais sacrément bien conçu. Les douze mouvements de cette « Birthday suite » sont certes calqués sur le même modus operandi (= une basse groovy, une batterie jazzy bien présente et assez remarquable, quelques fioritures synthétiques et un moog omniprésent déroulant un neo-classique hérité de Bach ou une compo plus jazz rock avec le même traitement) mais chacun pris à part fonctionne parfaitement. Oui, mais, est-ce que, tous pris à la suite, ce disque reste un plaisir ? C’est un peu là où le bas blesse, il faut bien le dire. Le moog, c’est chouette, l’idée de Kody est fun, mais un peu comme chez un Moog Cookbook ou un Rondo Veneziano (dont ce disque est un peu la progéniture difforme enfermée dans la cave avec Choco), on finit par se lasser au bout d’une demi-heure. Mais malin, Kody a donné à ce premier album solo une forme courte (33 minutes), permettant au curieux de se faire une idée sans se fatiguer. Une chose est sûr, avec Kody et après les Mint Chicks, Silicon et Unknown Mortal Orchestra, on est pas près de s’ennuyer !

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Kody Nielson : Ruban’s birthday

BEN CHATWIN : Staccato signals

Ben Chatwin est un musicien professionnel. Ça veut dire qu’il passe son temps à jouer et plus particulièrement composer pour divers clients. Mais genre des gros, pour lesquels il n’est pas possible de produire des choses vulgos et manquant de classe ou d’accroche : Louis Vuitton, Calvin Klein, la BBC, Volkswagen, Dior… Son truc à lui, c’est la musique électronique. L’ambiant, pour être exact. Il la mélange à l’electronica, à la folk et aux instruments classiques pour en faire un temps hors du temps. Ce qui marchait déjà à la perfection sur ses deux précédents opus. Sur ce « Staccato signals », l’écossais a entrepris de pousser sa logique au bout de ses limites, explorant l’espace où le physique et le digital se rencontrent, s’attirent ou se repoussent. Un disque aux ambiances plus électroniques, plus bruitistes, mais aussi plus belles, tragiques et majestueuses. Est-ce qu’on se situe encore dans le spectre de la musique électronique ou aux confins de la musique contemporaine, en compagnie des Jacaszek et autres Hauschka ? On peut légitimement se le demander. Mais une chose est sûre : ce disque est véritablement fascinant et actuel, et s’adresse potentiellement autant aux amateurs de neo classique, de musique électronique exploratoire, qu’aux aficionados de musique de film. Pour peu qu’ils parviennent à pénétrer le rideau de noirceur qui l’entoure. Ce qui est mon cas ; pour moi ce disque est proche du chef d’œuvre !

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    Tags: jacaszek, musique, a, ambiant, classique, se, neo, electronica, electro
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    Tags: d, a, hauschka, disque, bout, l, se, electronica, n, plus